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Adel Hakim nous a quittés

Le co-directeur du Théâtre des quartiers d’Ivry - Centre dramatique national du Val-de-Marne est décédé à l’âge de 64 ans à Ivry le 29 août 2017. Ses obsèques auront lieu le 4 septembre 2017 au cimetière Monmousseau.

Culture

Adel Hakim nous a quittés© Mairie d'Ivry - Frédéric Iriarte

Hommage public à Adel Hakim le 4 septembre

Un hommage public sera rendu à Adel Hakim lors de ses obsèques lundi 4 septembre à 14h30 au cimetière Monmousseau : 13 rue Gaston Monmousseau.

« Spectateurs et acteurs ne sont pas face à face mais côte à côte. Ils font un bout de chemin ensemble, ils se racontent une histoire. Et cette histoire devient, le temps du chemin parcouru, la métaphore de toute une vie », écrivait Adel Hakim dans la plaquette de la première saison du Théâtre des quartiers d’Ivry - Centre dramatique national du Val-de-Marne qu’il codirigeait. « La métaphore de toute une vie » pour celui qui a consacré la sienne au théâtre, à la fois comme auteur, metteur en scène et comédien. Il s’est éteint le 29 août à Ivry des suites de la maladie de Charcot dont il était atteint. Il n’a pas pu mourir comme il le souhaitait, par suicide assisté, à Zurich tel que prévu avec l’association suisse Dignitas. Il avait écrit une lettre intitulée Libre adieu dans laquelle il défendait la liberté pour chacun de choisir sa fin de vie.

Né en 1953 au Caire, il passe ses premières années en Egypte avant que sa famille n’emménage à Beyrouth au Liban. En 1972, il part en France pour suivre ses études : économie, mathématiques, puis philosophie. Il décrochera en 1984 un doctorat de philosophie à la Sorbonne. En parallèle, il monte sur les planches du théâtre universitaire et suit des ateliers de l’Actors Studio. En 1980, lors d’une formation consacrée à la commedia dell’arte prodiguée par Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, il rencontre Elisabeth Chailloux. Ils ne cesseront de travailler ensemble depuis lors. Tous deux fondent le Théâtre de la Balance en 1984. Invités par Philippe Adrien, ils vont monter au Studio d’Ivry leur premier spectacle : La Surprise de l’amour de Marivaux. Puis des pièces de Tennessee Williams, Racine, Eschyle ou Nathalie Sarraute, ainsi que le premier texte d’Adel Hakim, Exécuteur 14 sur la guerre civile au Liban.

En 1992, ils prennent la succession de Catherine Dasté à la direction du Théâtre des Quartiers d’Ivry (TQI). Le TQI se voit décerner en 2003 le prestigieux label de « Centre dramatique national (CDN) du Val-de-Marne en préfiguration ». Le 20 juin 2015, il devient CDN à part entière lors de la pose de la première pierre de la Manufacture des Œillets, rachetée par la Ville à cet effet en 2009.

Réflexion sociale et politique

Co-directeur,du TQI, Adel Hakim crée, sous le titre Théâtre des Quartiers du Monde, des spectacles avec des acteurs kirghizes, chiliens, palestiniens, uruguayens…

Il était également un enseignant de théâtre reconnu en France comme à l’étranger.

Dramaturge, il est l’auteur de onze pièces publiées entre 1991 et 2016. L’une d’entre elles, Des roses et du jasmin, est programmée le premier mois de l’ouverture du CDN à la Manufacture des Œillets à la suite de l’Antigone de Sophocle jouée par les acteurs du Théâtre national palestinien, qu’il met en scène.

« Mes spectacles sont toujours liés au réel de notre monde : diversité culturelle, réalités de la banlieue, dénonciation des pouvoirs qui produisent corruption, injustices sociales et guerres, déclarait Adel Hakim dans une interview donnée au journal La Terrasse en octobre 2016. Ouvrir une autre fenêtre que celles que les médias nous imposent. Et que les publics de banlieue puissent se sentir concernés par notre travail. Jamais je n’aurais voulu diriger un théâtre dans les quartiers bourgeois de Paris. 

Il ajoutait : « J'ai toujours pensé que le théâtre devait apporter une pierre de réflexion sociale et politique aux spectateurs, tout en les divertissant. Chaque spectacle représente ainsi, pour moi, un combat visant à défendre des idées. C'est la raison pour laquelle je crois que le théâtre doit être subventionné par de l'argent public et non par des dons de mécènes privés. Le théâtre possède une grande responsabilité vis-à-vis de la société. Il faut assurer sa liberté et son indépendance. »

Thomas Portier

Retrouvez le communiqué du maire Philippe Bouyssou

LIBRE ADIEU

Adel Hakim
Ivry sur Seine, 15 août 2017


En 1975 la France rend légale l’interruption volontaire de grossesse.
En 1981 la France proclame l’abolition de la peine de mort.
En 2013 la France légalise le mariage pour tous.

Chacune de ces lois élève le niveau de respect et de dignité des citoyens.
Une personne désespérée de son mode de vie, de ses souffrances physiques ou mentales, des violences, des injustices et humiliations qu’elle subit au quotidien peut vouloir se donner la mort. Le plus souvent en s’isolant. Se pendre, se tirer une balle dans la tête, avaler des masses de cachets, se faire harakiri.

Ou devenir kamikaze. Seul ce dernier choix de suicide pris par de jeunes terroristes est empreint de colère et de vengeance qui va chercher à tuer des victimes innocentes.

Le 17 décembre 2010 a eu lieu en Tunisie une auto-immolation par le feu de Mohamed Bouazizi sur une place publique. Les autorités avaient confisqué la marchandise à ce jeune vendeur ambulant de fruits et légumes dans la ville de Sidi Bouzidi. La révolution tunisienne a débuté ce jour-là nommée « Révolution du Jasmin », rappelant la « Révolution des Œillets » au Portugal de 1974.

C’est dire combien la relation entre la vie et la mort porte du sens à l’humanité. Un sens qui ne peut être ignoré. Les sociétés capitalistes, donc purement matérialistes, ne font que l’occulter. Cette ignorance finit par produire des drames puis des tragédies.

L’expérience que je vis depuis près de trois ans, affecté d’une sclérose latérale amyotrophique, maladie dégénérative avec, justement, une espérance de vie de deux ans et demi, m’a fait découvrir de manière intime une nouvelle expérience de vie. Une autre liberté. Une liberté interdite par la législation française.

Malgré cette interdiction des autorités françaises de faire un choix de fin de vie tel qu’un suicide assisté, je me considère comme un privilégié. Malheureusement, la majorité des français n’ont pas accès à ce type de privilèges. Ceci m’attriste pour eux. Une lutte doit être constamment menée par les citoyens pour défendre les concepts de Liberté, Égalité, Fraternité. Et qu’une concrétisation de ces concepts soit un jour acquise.

Ce privilège que j’ai eu repose sur mon statut, mes ressources financières, l’ouverture d’esprit de mon entourage. Aucun de mes proches, dont ma fille unique Lou, ne s’est opposé à ma décision. Ce privilège m’a permis d’adhérer à une association en Suisse, Dignitas, pour fixer mon dernier jour de vie sur notre planète : le lundi 28 août 2017.

Avec Dignitas tout est mis en œuvre de manière rigoureuse sur les plans administratif, juridique, médical. Une forte attention aux demandes des patients. Cette attention est accordée avec une parfaite distance, avec respect et sans empathie.

Malgré toute ma confiance et mon estime à l’égard de Dignitas, le fait qu'il faille voyager en ambulance pendant 8 heures vers les alentours de Zurich alors que je réside à Paris est un déplacement lourd pour moi et pour les proches qui m'accompagnent.

Problèmes d'élocution, de salivation, de fasciculation, de perte de poids, d’affaiblissement des muscles, de respiration, d’alimentation... Des symptômes caractéristiques de cette maladie qui a surgi dans mon cerveau et qui a affecté une partie de mes neurones.

Prendre la parole clairement, argumenter, dialoguer, lire des textes en public fait partie du métier théâtral et des activités artistiques du spectacle vivant. Perdre la capacité de parler, de m’exprimer oralement en tant qu'homme de théâtre a un impact primordial. Malgré cette difficulté, j'ai essayé de poursuivre le plus longtemps possible ma fonction de metteur en scène, d'auteur et de directeur. Mais pas en tant qu’acteur.

L'équipe du Théâtre des Quartiers d'Ivry, centre dramatique national du Val-de-Marne, a été assez vite au courant de ma maladie. Elle m’a fortement soutenu dans mon travail. Elle a accepté que je reste au poste de co-directeur artistique avec Elisabeth Chailloux jusqu'à la fin de notre mandat qui vient à échéance au 31 décembre 2018. Ce ne sera pas le cas pour moi. Je n’y serai pas. Cette échéance est trop lointaine pour mon corps.

Avec l’évolution de cette maladie qu’aucun traitement médical ne peut faire régresser, j’ai tout fait pour être présent à l’inauguration de la Manufacture des Œillets. Et poursuivre la première saison du Théâtre des Quartiers d’Ivry dans ce magnifique lieu. Je souhaite donc à tous une belle saison 17-18 et une belle année 2018.

Depuis quelques mois, perdre mon autonomie en termes de mouvement, de paraplégie m’est devenu insupportable. D’où mon souhait d’aller auprès de Dignitas. Il ne s’agit pas d’une euthanasie mais d’un suicide assisté avec une volonté consciente du patient de mettre fin à ses jours compte tenu de sa difficulté à survivre. Comme quoi parfois une mort sereine est la seule solution face aux souffrances générées par l’acharnement thérapeutique.

Dans cette situation, le fait de pouvoir adresser un Libre Adieu est très étonnant. Une fois la date fixée pour passer de l’autre côté du miroir, le sens de chacun des jours restants est une boule de cristal d’une richesse infinie.

Cette date de dernier jour de vie décidée en amont est impossible pour la très grande majorité des humains. Néanmoins, un équilibre Ying et Yang, Eros et Thanatos, Vie et Mort, rassérène. Il n’est pas nécessaire d’être angoissé par l’idée de la mort. Il faut l’accepter car c’est un passage inéluctable vers l’au-delà. Aucun de nous n’est immortel. Aussi faut-il vivre avec plaisir, partage, solidarité, porter attention et secours, entre autres, aux démunis et aux migrants.

Alors, ADIEU, chers vivants !

Avant notre naissance, tout au long de notre vie et après notre mort, nos cellules, nos molécules, notre esprit, nos rêves, nos souvenirs, appartiennent au système Solaire, à la Voie Lactée, à notre Galaxie et à l’Univers dont nous ignorons les limites.

Je vous embrasse avec tous les espoirs de paix et d'amour que nous portons dans nos cœurs.

Adel Hakim

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